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Rappelle-toi, nos vacances

juin 28, 2012

Rappelle-toi, les vacances

 

C’était l’heure des volets fermés et de personne dans les rues. L’été somnolait, arbres, maisons, brins d’herbe s’engourdissaient. Seuls s’agitaient d’invisibles insectes et rongeurs, à l’abri des taillis, près de la route au goudron presque liquide.

Les humains, abrutis, se terraient dans les cuisines fraîches aux pieds nus, entre réfrigérateur et ventilateur et rêvaient de cascades, de piscines, de ruissellement.

 

Elle et moi étions enfouis malgré la chaleur dans l’édredon parfumé d’une grange. Ignorés de tous et insoucieux de tout – hors le chant et l’exemple de la nature alentour – nous plongions dans notre été personnel, autrement brûlant que celui  dont la radio commentait, ainsi que d’une épidémie, les progrès. Nous passions le plus clair des vacances à mille lieux de ce petit village du Vaucluse où nos parents respectifs nous avaient amenés.

 

Ces vacances, nous les buvions à grandes lampées – Eux dégustaient chaque minute à la paille, attentifs à tout saisir, à embaumer pour l’hiver prochain la partie de cartes, le merveilleux coucher de soleil, le lézard sur le mur… Quand nous jetions les jours, à poignées.

 

X

                                                                      

Ses seins avaient l’air d’être sortis d’elle à la façon de deux bourgeons ayant renchéri sur leurs promesses, qu’elle contenait tant bien que mal de ses bras croisés. On y enfouissait la tête et l’on y perdait tout souvenir, en s’abandonnant comme à une marée qui jamais n’aurait reflué.

J’avais quinze ans, et c’étaient mes premiers. Feux d’artifice de mon premier Quatorze Juillet d’homme, ils se gravèrent dans ma prunelle et mon corps entier, et illuminent encore le ciel de mes souvenirs.

  

Nous passions, chacun avec ses parents, le mois de juillet dans un petit village près de Carpentras. Notre rencontre était inévitable, inscrite quelque part dans le ciel incandescent : nous étions les seuls « Parisiens » (ils venaient de Chartres, et nous de Caen !) à la ronde, et les nouvelles vont vite.

 

Pour que notre idylle reste secrète, nous nous rencontrions le soir, puis le lendemain de bonne heure. Ces rendez-vous aux bornes de la journée nous faisaient maîtres du Temps, nous donnant l’illusion d’avoir dormi ensemble, et de nous réveiller dans le même lit. Nous en faisions parfois le simulacre, d’ailleurs, tendant les bras à l’aveuglette jusqu’à rencontrer l’autre, dans un émerveillement que n’émoussait nullement l’habitude que nous en prenions.

 

Un autre de nos jeux était celui du vieux couple. Nous nous y donnions la réplique avec une parfaite sûreté, inventant au fur et à mesure : des vacances à La Rochelle, cet accouchement difficile (« Forceps ! » marmonnait le médecin, tendu) pour notre deuxième enfant – celui-là même qu’une pneumonie avait failli nous prendre l’autre hiver…

Un sens aigu de la catastrophe nous dictait sans relâche la collection de malheurs et de désagréments (la bague de valeur perdue à la piscine, les valises volées en Espagne) à laquelle l’existence des amants nous paraissait se résumer : la vie de ceux qui s’aiment peut-elle ne pas être cernée de tragique, les incidents quotidiens ne servant qu’à annoncer, à préparer l’anéantissement final ?

Puis l’été nous rappelait à l’ordre, et nos corps.

 

Le maigre reste du temps, nous faisions dans nos familles une figuration tout juste intelligente. Nul d’ailleurs ne s’étonnait de nous voir négliger ces joies des vacances familiales dont nous nous satisfaisions les années précédentes.

 

 

L’été suivant, ma famille changea de villégiature, et nous ne nous revîmes pas. Nos serments, et cette vie commune rêvée avec tant d’ardeur et d’imagination, tombèrent dans le néant. Nous nous écrivîmes bien encore un peu, tentant de ressusciter l’ardente saison. Puis plus rien.

 

Mais voilà que sur un site de retrouvailles, j’ai reconnu ton nom et que je t’écris. Tu te rappelles, nos vacances ?

 

 

Alain DUMAS-NOËL

                                                                       

                                                                 

 

 

 

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